Je sais, c'est ma deuxième participation et je suis déjà en retard. On est dimanche, mais vendredi ma connexion m'a lâchée et samedi je n'étais pas chez moi. Sinon...

Fagus sylvatica L. – Hêtre commun

Bel arbre que je connais peu, mais qui me revenait sans cesse en tête tandis que je cherchais une lettre H. Une image que j’ai trouvée il y a deux mois en révisant un examen de botanique sur les arbres, et qui s’est invité quelque temps en fond d’écran sur mon gentil PC.

 

Fagus_sylvatica_Purpurea_JPG4a

Fagus sylvatica var. purpurea

Etymologie : Deux noms encore en usages avec deux origines à retenir pour notre ami le Hêtre.

Hêtre, du francique *haistr, du germanique *heis (buisson) et du suffixe –tr (arbre)

Fayard, encore connu des gens du métier pour les décomptes d’individus, parce que « Fayaaaaaaaaaard » gueulé dans la forêt, ça résonne bien plus joliment que « Hêêêêêêêtre ». Fayard, Fouteau, désignant à la base les jeunes troncs souvent coupés par l’exploitation et les rejets de souches, ainsi que Fou viennent du latin fagus. De ce terme dérivent aussi le fouet (préparé avec des badines de hêtre) et la fouine (ou martre des hêtres).

On peut remonter un peu plus loin, à la racine indo-européenne *bhagos, qui donnera en grec φηγός, ou phêgos ( surtout chêne ou gland, mais aussi assimilé au hêtre, nous y reviendrons), en gaulois *bagos, et une autre racine germanique *bok, également fort intéressante puis que c’est d’elle que dérivent l’anglais beech et book et l’allemand Buche et Buch (hêtre et livre dans les deux langues).

 

Description : Le hêtre appartient à la famille des fagacées, avec le chêne et le châtaigner. C’est un arbre de grande taille, pouvant atteindre plus de 40 m. Ses racines ne s’enfoncent profondément dans la terre que si elles ne rencontrent pas d’obstacle, c’est pourquoi il n’est pas rare de rencontrer des hêtres dont les racines forment un réseau en surface, mais ce n’est pas une obligation. Son tronc est gris, lisse, et se craquelle peu avec l’âge. Des lichens peuvent lui donner une couleur argentée. Ses feuilles sont ovales, entières, et elles se caractérisent par un bord ondulé et des poils sur la marge (tranche). Ses faines vont par deux dans une capsule épineuse à quatre valves.

Il aime les climats tempérés et humides qui ne voient pas passer de grandes variations de température, ainsi que les sols bien drainés.

 

Hêtre et lettres :

Il semble qu’en Europe du nord, son bois et son écorce aient servi de support pour inscrire des runes ou des oghams, l’écorce particulièrement lisse se prêtant bien à ces gravures. Cette tradition littéraire se serait poursuivie en faisant du bois de hêtre un matériel de prédilections pour les écritoires : tablettes en bois recouvertes de cires sur lesquels on pouvait prendre des notes au stylet. Il demeurerait dans la culture anglo-saxonne des traces de ce lien très fort entre le hêtre et les lettres, c’est en tout cas ce qu’on peut lire un peu partout sur internet, citations d’évêques anglais à l’appui.

Ce qui me semble certain, ce que qu’un des arbres qui composent majoritairement les forêts d’Europe, hormis sur le pourtour méditerranéen, ne pouvait qu’être respecté des peuples dont il ombrageait les territoires. Détail : l’amadouvier poussant sur le tronc des hêtres, traité de la bonne façon, se consume longuement en une lente braise très stable parfaite pour les fumigations, et utilisée en ce sens en Europe du Nord (Susanne Fischer-Rizzi)

Autres :

Une hêtraie de l’île de Rügen sur la Mer Baltique abriterait la déesse Hertha et ses suivantes, d’après Scott Cunningham.

Puisqu’on parle du père Scott, voyons ce qu’il dit encore dans son ouvrage que je trouve assez remarquable Encyclopédie des herbes magiques (attention, voici venir un magnifique copier-coller qui a même conservé les fautes d’orthographe)

« Utilisation rituelle :

Arbre ambivalent, le Hêtre semble avoir symbolisé, pour beaucoup de peuples, la mort ésotérique, c'est-à-dire la mort temporaire (saisonnière), suivie d'une renaissance plus ou moins joyeuse. D'une manière générale, il fait partie des végétaux exerçant une influence Wnéfique.

Les coupes servant aux sacrifices étaient en bois de Hêtre. D'après Lucien, l'oracle de Dodone sortait aussi des Hêtres sacrée1.

La bûche de Noël, sans laquelle, dans le monde chrétien, il ne saurait y avoir de veillée, était traditionnellement en Hêtre ou en Ormeau. En Bretagne, on la nommait Kef Nedelek et ses charbons éteints jouissaient de propriétés surnaturelles2. En Provence, elle s'appelait lou cachofio ; on l'aspergeait trois fois de vin avant de l'allumer en disant :

« Dieu nous fasse la grâce de vivre l'an qui vient ;

Si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins. »

Si le 1er mai les Hêtres n'avaient pas feuillé, les garçons n'avaient pas le droit d'aller chanter le mai devant les maisons des filles ni de les embrasser ce jour-là. Alors les demoiselles les plaisantaient et leur faisaient des pieds de nez (canton de Neuchâtel, Suisse)3.

Une branche de Fia (Hêtre) fichée en terre devant la porte d'un jeune homme, pendant la nuit, indique qu'il doit cesser de se conduire en gamin, qu'il est désormais un homme, qu'il a la force de se battre avec le fia (fléau à blé), qu'il peut gagner sa journée d'homme (région de Dijon)4.

Utilisation magique :

Lorsqu'un voeu vous tient fort à coeur, cet arbre peut peut-être vous aider. Coupez, le 12 janvier, deux rameaux bien sains et assez jeunes. Sur l'un, écrivez, ou gravez finement votre voeu. Sur l'autre, le souhait qui vient immédiatement après au cas où le voeu initial serait irréalisable. Enterrez vos deux rameaux au pied d'un mur fortement éclairé la nuit par les rayons de lune. Dès les prémices de bourgeonnement du Hêtre sur lequel ces rameaux ont été prélevés (en général pendant la seconde quinzaine de mars), sortez-les vite de terre et greffez-les sur l'arbre dùnt ils sont issus.

La greffe qui prendra vous dira ce qu'il en sera de vos voeux. Si les deux greffes avortent, il ne faut plus penser à ces projets.5 »

1 - Les hêtre ne poussant pas en Grèce, et tous les autres auteurs ainsi que les archéologues s’accordant à dire que c’est auprès de chênes sacrés que l’oracle de Dodone prend conseil, cette ligne mérite qu’on s’y attarde. Il est possible que Lucien ait fait une erreur de traduction. Il semblerait que les Achéens (venus de plus au nord) qui s’installèrent en Grèce vers le XIIème siècle avant JC, aient vénéré une déesse mère Eurynomé à laquelle le hêtre était dédié. Mêlant leurs croyances au substrat indigène, ils remplacèrent peut-être Eurynomé par Zeus et le chêne vert méditerranée vint recouvrir le hêtre. Sans doute en est-il de même pour le terme φηγός qui devrait signifier « hêtre » mais se traduit par « chêne ». Références ici.

2 – De manière général, le charbon de hêtre est particulièrement intéressant du point de vu médicinal. Le bois au feu sécrète en effet la créosote, un goudron riche en phénols, lui conférant des propriétés antiseptiques, désodorisantes et antiputrides remarquables. Ses propriétés se retrouvent dans le charbon.

3 – Le grand retour du hêtre comme symbole de passage et de renaissance ! Si le hêtre n’est pas en feuilles au premier mai, l’année n’a pas commencé comme il le faut ! J’y vois aussi une marque de virilité, ou plutôt de défaut de virilité. Le hêtre est en retard, les jeunes hommes sont inhibés dans le plus significatif trait de leur masculinité : leur capacité à avoir des relations amoureuses (sentimentales, charnelles, tout ce qu’on veut) avec le sexe opposé qui est celui des femmes. Les jeunes femmes, même, les moquent. Et là je jubile car c’est toujours ça au discrédit des correspondances qui font du hêtre un arbre féminin, et de tout ce joli système qui veut donner un genre à ce qui n’en a pas (espèces, objets, concepts abstraits…). Blague à part, le hêtre est monoïque, il n’y a pas de hêtres mâles ni de hêtres femelles.

4 – Un autre passage, celui de l’enfant à l’homme, qui lui aussi est une mort et une renaissance. Une autre affinité avec le masculin (parce que !).

5 – Support d’actes magiques et divinatoires (comme pour les runes)

 

Cunningham dit également ceci, sur les divinités associées au hêtre : « Deux des trois épouses d’Odin, Iord, la terre inhabitée, et Ring, la terre engourdie par l’hiver. Chez les Germains et les peuples du nord, cet arbre a été consacré à de nombreuses divinités terrestres, en général protectrices, plus rarement funèbres. » Aspect chtonien de vie-mort-vie, mais aussi de protection et de prospérité. Déesses-mères, territoires, ancrage dans la matière de sorts et de connaissances, tout cela sous l’ombre dense du hêtre. Wah.

On peut lire ailleurs : « symbolique : le hêtre symbolise la confiance, la patience et la douceur, une forte vitalité emprunte cependant de joie, de raffinement et de féminité » et « méditer sous cet arbre : le hêtre aide à se voir plus positivement et à trouver de la confiance, il limite la perméabilité aux émotions des autres et apporte le calme nécessaire pour aborder le tourbillon de la vie. Il apporte la sérénité et la patience. » Hildegarde de Bingen suggère de récolter le hêtre en le chargeant avec ces paroles : « Je coupe ta verdeur parce que tu purifies toutes les humeurs qui entrainent l’homme sur des chemins d’erreurs et d’injustice ». Un arbre qui rétablit un équilibre et une assise, physique comme émotionnelle, permettant d’œuvrer en toute confiance à trouver prospérité et sagesse, ça a un sens en soi.

Pour finir cette promenade en pleine hêtraie, quelques individus remarquables, à aller rencontrer, peut-être…