Néant. Appel à contribution. Si vous vous rappelez d’un mythe dans lequel une déesse avorte, ça m’intéresse, faites m’en part.

     Me voilà obligée de faire de mon beau thème un simple point de départ, qui se délitera et s’égarera au fil d’un article immoral. Attention, lecteur-trice ! Tout ceci a déjà commencé par un titre racoleur, mais si tu vas plus loin, tu seras obligé-e de lire une prose mal tournée, mal référencée, qui ne t’épargnera ni ressort argumentatif éculé, ni blagues graveleuses.

     Peut-être bien qu’il n’en existe pas tant, de divins avortements, surtout dans les cultes dits « de la fertilité »… mais pourquoi pas en marge ? C’est une question qui me fascine : comment le contrôle des naissances s’accommode de l’impulsion de fertilité, de propagation de la vie. Cela peut de prime abord  paraître paradoxal, mais c’est un enjeu d’actualité. Il n’est plus concevable qu’on dise à une femme : ton rôle est de porter la vie, alors, hop, ponds ! Et si on y regarde bien, cela ne date pas d’hier. Aussi loin que portent nos recherches dans les temps et l’espace, toutes les civilisations connaissent des techniques d’avortements, plus ou moins bien considérées…

     Et pourtant, tout nous porte à croire que c’est contraire au sens de la vie. La vie cherche à se perpétuer. La régulation d’une espèce est rarement un phénomène interne, d’avantage un équilibre entre la fécondité d’une population donnée et des facteurs externes qui en limite la propagation : prédateurs, manque de ressources, concurrences, maladies… Il semble assez rare qu’une espèce se dise d’elle-même : « tiens, je prends un peu trop de place, je vais modérer mon expansion », mis à part les êtres humains de nos jours. Les plantes ont tout un tas de stratégies de reproductions variées pour coloniser du terrain, s’étendre, vivre à travers leur descendance. Au sein même du corps humain, lorsqu’une femme porte un enfant et qu’elle manque de nutriments pour assurer à la fois son fonctionnement et la formation du bébé, c’est elle qui va en ressentir le manque, être anémié ou décalcifié. Le corps privilégie la descendance.

     Je ne connais guère que les loups qui mettent d’eux même un frein à leur reproduction. En effet, tous les membres de la meute exclus du couple Alpha sont castrés psychologiquement, évitant de donner naissances à de petits loups qui viendraient pulluler dans nos montagnes. Mais c’est peut-être d’avantage une forme d’eugénisme : choisir comme stratégie celle de faire les plus beaux petits à partir des meilleurs individus.

     Mais laissons là ces considérations, je ne suis vraiment pas compétente pour aller plus loin en matière de biologie et d’éthologie.

     En revanche, du côté des mythes, j’ai eu vent d’un avortement, un seul. Et encore. C’est une rumeur, une interprétation possible, et on peut expliquer autrement l’aventure de la déesse.

     Il était une déesse galloise, jeune, belle et puissante, qui vivait dans un château au nord du ciel. La nuit, on voyait les lumières de son palais comme un étincelant diadème à la place de la constellation que nous appelons couronne boréale. Elle et ses neuf servantes accueillaient les morts et décidaient de leur destin pour leur prochaine incarnation. Elle se nommait Arianrhod, « Grande Roue » ou «  Roue d’Argent », et on la décrit comme une déesse de la mort et de la réincarnation, de la fertilité (qui l’eut cru !) et peut-être du temps qui passe. Peut-être eut-elle un amant, son frêre Gwydion ou Nwyvre, le firmament, peut-être pas. Toujours est-il que son refus de la maternité forme un important passage du Mabinogion de Math.

     Voici l’histoire : le roi Math cherche une nouvelle vierge dans le giron de laquelle reposer ses pieds maintenant que la paix est revenue. Son neveu Gwydion lui suggère sa jolie sœur Arianrhod, laquelle doit alors se soumettre à un test pour prouver sa virginité : passer au dessus de la baguette magique de Math. Bien qu’on puisse interroger plus avant l’intéressante idée selon laquelle une fille qui viendrait danser au dessus de la braguette magique de Math (hihi hoho prout ! je vous avais prévenu) puisse rester vierge, ce n’est pas le sujet. Toujours est-il qu’après ce test, il apparaît clairement qu’Arianrhod a un amant. En enjambant la baguette, deux enfants tombent d’elle. Deux interprétation : la semence de son amant, encore en elle, a grandit sous l’action de la baguette et deux enfants se sont matérialisés, ou alors ces deux enfants sont des enfants qu’elle aurait conçu puis dont elle se serait débarrassée, parce qu’elle ne voulait pas de la maternité et/ou pour garder son statut de vierge, femme sans homme, toussa.

     Voilà une déesse qui aurait arraché le fruit de ses amours de son sein. Bon, ça n’a pas marché très longtemps. Elle abandonna complètement les deux enfants. Peut-être même essaya-t-elle de noyer le plus grand, Dylan, dans la mer ce qui ne fonctionna pas non plus. Quand au plus jeune, alors que Gwydion lui demande de s’en occuper, elle le renie et le maudit par trois fois, voulant lui refuser un nom, des armes et une femme. Gwydion contourna ces interdits et le jeune Llew Llaw Gyffes pu avoir une vie d’homme.

     J’en retiens que cette belle et puissante déesse de la fertilité est l'exemple le plus criant d’une femme qui considère normal d’avoir plein pouvoir sur son corps, sa sexualité, et son ventre, et qui a les connaissances pour justifier ce pouvoir. Oui, c’est une lecture féministe assez évidente, on la voit bien, là, la porte graaande ouverte.

     On dit que les déesses-mères ont un lien très fort avec la mort, ne serait-ce que parce que la mort attend au bout de la vie. Pour moi, Arianrhod assume d'autant plus cette ambivalence par ce geste de la non-naissance, ce geste de jardinière, de sorcière, ce choix de la vie contre la vie au sein de son propre corps. Elle me touche. Mon coeur à bondit quand j'ai lu son histoire et sa révolte.

     J’aime bien les histoires.

Arianrhod_by_lucreziac

 Image par Lucreziac